mercredi 4 juin 2008

XIV

XIV

Ne me demandez pas comment j'ai eu la force de faire ce que j'ai finalement fait. Aujourd'hui, quand je me remémore cet acte tragique, je ne parviens toujours pas à me l'expliquer rationnellement. Mais y a-t-il seulement une once de raison dans la passion? La passion est une flamme qui brûle la lumière des yeux et finit par la noircir.
J'étais malade d'amour. D'un amour non partagé.
Quelques heures seulement après l'avoir traité de salaud, je lui écrivis un autre message, le priant de me pardonner. Je lui expliquais que je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait, qu'il avait provoqué une tempête en moi, une passion à laquelle je ne parvenais pas à résister, ce que je n'avais jamais vécu auparavant.
La passion est une chose étrange, qui se développe bien souvent en symbiose avec la haine; l'une et l'autre sont facilement interchangeables. Aussi, le lendemain, en voyant un nouveau message de Gaston, je sentis les vapeurs empoisonnées de la haine se dissiper et laisser toute la place aux tremblements fiévreux de la passion.
Je lis ces lignes avec une émotion indicible:

« Liuba, j'aimerais vous revoir »

A la lecture de ce message bienveillant, qui, somme toute, me demandait une autre rencontre, toutes mes pensées noires disparurent. Je m'en voulais d'ailleurs d'avoir pu penser à Gaston comme je l'avais fait. Ainsi donc il m'aimait un peu! Il pensait aussi à moi! J'étais montée sur mes grands chevaux, je m'étais imaginé mille atrocités et maintenant, je me rendais compte qu'il fallait remettre les choses à leur place. Je réfléchis rapidement aux différentes possibilités. Il pensait sans doute que j'avais voulu profiter de son argent; je voulais lui montrer que moi aussi je faisais partie de la grande société. Il fallait qu'il voie ma maison. Comme j'étais heureuse! D'un coup, l'horizon s'ouvrait à nouveau devant moi! Si je n'avais rien reçu de lui, c'était juste un malentendu; en fait lui aussi avait pensé à moi tout le temps.

Le jour de notre deuxième rencontre, nous nous retrouvâmes dans le restaurant Cave du roi du centre, à vingt-et-une heures. J'avais mis une petite robe noire et des bottes hautes. Quand il me vit, il prit ma main et m'embrassa sensuellement. Nous fîmes une petite promenade avant de choisir un restaurant qui proposait des huîtres avec de la sauce au champagne et du homard. Avant d'y entrer, je lui demandai s'il m'invitait et il m'assura que oui, après une petite pause. On nous installa à une table discrète, dans un petit coin. Nous mangeâmes lentement et de temps à autres, il me caressait la cuisse. Après avoir mangé, nous nous promenâmes main dans la main sur la Grand Place. Certains passants nous regardaient avec insistance; la différence d'âge était plus qu'évidente entre nous, mais je m'en foutais. Le décor, les bâtiments en style ancien, tout s'assortissait assez bien à notre couple un peu décalé et d'une beauté étrange. Je m'obligeais à ne pas accélérer les choses, à profiter pleinement de chaque moment; j'imaginais que s'il avait désiré une seconde rencontre, il voudrait probablement me revoir encore.

Ce soir-là, je me dis que je pouvais me risquer à l'inviter chez moi. Mes parents étaient dans les Ardennes et moi, je voulais qu'il s'extasie devant notre villa. Il accepta directement mon invitation. Quand nous arrivâmes vers une heure, il fut visiblement surpris par le luxe de la demeure. Ma joie était immense. J’avais mal interprété le silence de Gaston ; il avait en vérité très envie de moi. Pour nos frasques sexuelles, je voulus cette fois essayer quelque chose d’inédit pour moi : le fouet et les menottes. Il me murmura : « Tu es vraiment une femme audacieuse, tu sais ? » avant de poser un baiser sur ma nuque. Ce fut une expérience étrange, mais satisfaisante. Il gémissait doucement sous le fouet, cela m’excita de plus en plus. Il aimait ce petit numéro, il l’aimait bien. Un instant plus tard, n’y tenant plus, je le chevauchai, et très vite, je sentis l’imminence de l’orgasme.
Il y a des moments dans la vie où tout semble merveilleux. Et c’est souvent alors qu’intervient la chose qui gâche tout. Cette frénésie sexuelle m’ayant donné soif, je me détachai de lui et posai un baiser sur ses lèvres avant de me diriger vers la cuisine pour y chercher un verre d’eau. Je ne pense pas me tromper en prétendant que c’est à cet instant qu’a commencé le compte à rebours de notre relation.
(...)

X-continuation

Sa chambre d'hôtel -c'était en fait une suite de deux pièces: un living pourvu d'une cuisine équipée et une chambre à coucher- était effectivement très proche du bar. Dans l'ascenseur qui montait au sixième, une femme et son chien nous accompagnaient. Gaston aussi avait un chien, presque aussi célèbre que lui. Dans l'adaptation cinématographique d'un de ses romans, le protagoniste porte le même nom que le chien de Gaston: Garfield. Tandis que j'observais la dame avec son chien, je demandai à Gaston:
- Comment va Garfield?
- Franchement, je n'en sais rien. Je ne le vois plus beaucoup.
Arrivés dans sa chambre, il m'embrassa pour la deuxième fois. Sa grande langue explora à nouveau ma bouche de manière experte. En touchant sa braguette, je m'attendais à une sexe modeste, comme celui de son personnage principal, et je fus surprise de constater que la réalité était bien différente. Fébrile, je me hâtai d'ouvrir son pantalon pour découvrir, encore plus étonnée, que son sexe était grand et dressé, tout le contraire de ce que j'avais imaginé. J'étais excitée comme un lac, et je le chevauchai brutalement, sur le canapé du living. Il avait une façon particulière de faire l'amour. Il ne rentrait pas par à-coups, en poussant un peu plus chaque fois; il attendait, comme un serpent qui guette sa proie avant de se jeter sur elle, il attendait, attendait encore et puis d'un coup pénétrait jusqu'au bout. Je sentis sa langue qui jouait avec le lobe de mon oreille. Son parfum chatouilla mes narines.

Après dix minutes de baise, il me dit qu'on irait bien dans la chambre, pour avoir plus d'espace. Sur le canapé, il y avait deux essuies humides que je n'avais pas remarqués d'abord. Enfin, ce n'était pas important. Dans la chambre, sur le lit, j'observai des taches de vin près de l'oreiller; un instant j'ai pensé que ce n'était pas du vin, avant de songer que si ça avait été autre chose, des traces de défloraison par exemple, j'en aurais senti l'odeur. Le lit avait deux oreillers, mais c'était normal dans une chambre d'hôtel et je savais ce qu'il pensait des lits pour une personne: l'aveu quasi public d'une vie intime inexistante.
Il se coucha à côté de moi, puis sur moi et je dus humidifier mon sexe, qui s'était refermé comme une huître. J'observais son expression étonnée. Dans des situations comme celle-ci, l'impossibilité d'accéder aux pensées de l'autre est une épreuve plus qu'éprouvante. J'étais très surprise de son endurance, je m'attendais à ce qu'il soit vite satisfait, mais il continuait à bander. Il n'arrêtait pas de me regarder, et moi, je lui souriais en gémissant. Je souriais grâce au plaisir qu'il me donnait, bien sûr, mais aussi parce que j'étais ravie d'être parvenue à le connaître intimement. A un moment donné, je ne pus plus me retenir de lui demander pourquoi ses personnages principaux avaient tous des problèmes de sexe alors que lui était un champion de la baise. Deux secondes plus tard, il cria de plaisir et se délivra en moi. Il me dit ensuite qu'il aurait pu continuer encore, mais que ma réplique l'avait vraiment trop excité. Il ferma les yeux quelques minutes, toujours en moi mais au repos, sans autres manifestations de désir. J'étais dans un état de béatitude léthargique.
Au bout d'un certain temps, il se tourna sur le côté, s'éloigna un peu de moi et prit une cigarette, la tête posée sur l'oreiller. En voyant qu'il ne m'en proposait pas, je lui en demandai une d'un geste de la main. J'étais couchée sur le ventre et j'observais ses pectoraux. Il avait un corps très bien entretenu, jeune, mince et fibreux. Il faisait certainement du sport. Sa peau était tendue et lisse. Je le trouvais beau, assis sur le lit, nu. Son visage était plus lumineux que lorsqu'il était dans le bar. Je me sentais proche de lui. L'intimité facilite de rapprochement entre deux êtres, lui aussi l'avait dit.
Je ne me souviens pas de ce dont nous avons parlé les minutes suivantes. Je me souviens par contre de grands moments de silence. Gaston était connu pour ses silences. Dans ces moments-là, on ne pouvait rien deviner de ses pensées. Il était alors très absorbé et s'il ne l'était pas vraiment, il jouait bien le rôle de celui qui a la tête ailleurs.
Pour rompre un de ses silences, je me décidai à lui avouer que même si j'étais à moitié Russe, je me considérais comme une Roumaine et je ne savais presque rien de la Russie. « Vraiment? » me demanda-t-il, étonné. Je ne pouvais pas voir s'il était déçu ou non. Après quelques secondes, il rajouta:
- Ce n'est rien. D'ailleurs les Russes me font peur.
Il réfléchit un moment:
- J'aime beaucoup Ionesco.
- Je le sais. Dommage que lorsque vous lui avez envoyé...
- Oui, dit-il avec regret, sans être étonné le moins du monde que je connaisse ce détail. Dommage.
Quelques jours après qu'il lui ait envoyé un volume de poésies, Ionesco était passé de vie à trépas.
- J'aime aussi Eliade, dit-il encore. Plus que Cioran.
- Moi aussi. D'ailleurs Eliade est mon préféré... après vous. Mais Cioran n'est pas trop à mon goût. Trop dépressif.
Je ne sais plus comment nous en arrivâmes à parler de Paris.
- J'aimerais vivre un jour là-bas.
Dans mes messages, je lui avais écrit que j'avais vécu un an à Paris, comme jeune fille au pair. Se souvenait-il de cela? Il ne me donna aucun signe en ce sens. Il énuméra les endroits où il avait vécu à Paris, dans je ne sais plus quels arrondissements, il aimait particulièrement le Boulevard Montparnasse. J'espérais qu'il ne me demanderait pas où j'avais habité. Ce n'était pas grand chose d'inventer un numéro d'arrondissement pourvu qu'il n'y ait pas vécu.

Avant que je m'en aille, il me demanda: vous trouvez vraiment que je suis un bon coup? Vu son attitude assez froide, comme j'allais bientôt partir et que je n'avais aucune garantie de le revoir, je lui répondis indirectement qu'on doit parfois considérer la manière dont les autres nous perçoivent plus que celle dont on se perçoit soi-même. Sur la petite table du living, il y avait un Apple Macbook, des lunettes et, parmi d'autres bricoles, un DVD sur lequel il était écrit: Marie-Antoinette. Il me dit que ce film qui mettait en scène la vie de Marie Antoinette avait coûté 12 millions d'euros. Il m'observa en attendant une réaction. Qu'est-ce qu'il croyait? Que j'allais tomber des nues à la simple évocation d'une somme faramineuse? Dans son dernier livre, le principal personnage féminin sort avec un humoriste de cinquante ans uniquement pour son argent.

Avant de partir, je l'embrassai. Il garda le bras droit replié sur sa poitrine, il avait la tête ailleurs. Je lui demandai:
- Comment vous m'imaginiez? Différente de celle que je suis?
- Comme tu es. Tu ressembles assez à la fille sur ta photo. J'aime bien tes boucles d'oreilles.
Je portais d'immenses boucles d'oreilles noires.
Devais-je me sentir flattée ou insultée? Est-ce que ça signifiait que mes boucles d'oreilles étaient la seule chose qui lui avait plu chez moi? Il sortit de la chambre pour me reconduire jusqu'à l'ascenseur. Il s'appuya contre le mur, les bras croisés, jusqu'à ce que l'ascenseur arrive. Quand la porte s'ouvrit, j'eus juste le temps de lui dire au revoir avant d'entrer dans la cage. Lorsque je me retournai, il n'était plus là.

I

I


Lorsque les dieux veulent nous punir, ils accomplissent nos rêves.
Quand j’ai entendu pour la première fois ce proverbe, je me demandais dans quelle manière est-ce une punition lorsqu’un grand idéal devient réalité. Normalement, un grand idéal qui devient réalité est une source de bonheur. Cela est presqu’une règle. Mais il y a aussi des exceptions.

Qui n'a jamais rêvé d'être à ce point émerveillé par une chose que le jour de sa découverte, de toute son âme il pourrait dire: eurêka! Sentir que dorénavant sa vie est devenue une quête, ou du moins, qu'une étoile guide son chemin. Eprouver cette sensation de grâce, ce sentiment de pouvoir entièrement se livrer à une cause, d'avoir trouver, enfin, un idéal. Qui n'a jamais rêvé d'appartenir à quelque chose de grand, et que son existence cesse d'être un désert d'ennui.
Être un proche de Napoléon, vivre au palais de Cléopâtre, être sous les yeux de Mozart, l'écouter jouer sa musique ou encore avoir une tête aussi géniale que celle d'Einstein.
Vivre un tel moment d'exaltation, c'était ce à quoi j'aspirais depuis mes débuts dans la vie. Et maintenant je sentais le parfum de ce désir tourbillonner dans ma tête, comme les vagues de l'océan reviennent incessamment sur la rive.

Il y avait beaucoup de livres au rayon de la Fnac où je m'étais arrêtée, mais aucun de ceux que je feuilletais n'attirait particulièrement mon attention; je voulais tomber sur un livre révolutionnaire. Je voulais me réveiller de l'indifférence généralisée avec laquelle je regardais la vie depuis quelques temps. Autant dire qu'à ce moment-là rien dans ma vie ne m'enthousiasmait.

J'avais à peine achevé un cycle universitaire à Bucarest quand mes parents, tous les deux diplomates, m'annoncèrent qu'on irait vivre à Bruxelles pour deux ans au moins.
Dès le début, Bruxelles me parut grise, une ville au charme à peine perceptible, au-dessus de laquelle flottait la toile attristante d'un ciel toujours sombre.
On habitait dans une belle villa à Uccle. Chaque matin, mon père faisait du jogging. Chaque soir, ma mère rentrait tard. Quant à moi, je poursuivis mes études dans une faculté bruxelloise. Ce fut une période tout à fait particulière.

Tandis que je ruminais mon quotidien, un livre au titre prometteur me tomba sous les yeux: La Théorie de la Fusion.
Dès les premières pages, le sujet me séduisit et je décidai de l'acheter.
En général, j'aime feuilleter les livres pendant des heures dans les librairies et il m'est arrivé d'y lire des livres entiers. Mais cette fois, je voulais découvrir lentement l'histoire, et profiter au maximum de ce plaisir exquis.
C'était la première fois que j'avais dans les mains un livre de Gaston Gaspailleu et, tout en le lisant, je me demandai pourquoi je n'en avais jamais entendu parler auparavant; ce livre était l'un des meilleurs, sinon le meilleur livre que j'avais lu depuis un bon bout de temps.

mardi 3 juin 2008

X

X

Au fond, je ne croyais plus à cette rencontre.

Mais un rêve peut s'accomplir juste au moment où il vous devient indifférent. C'est probablement une loi naturelle qui aide le corps à supporter l'intensité de cet accomplissement.

Je ne me rendais pas compte de l'avènement réel de notre rendez-vous jusqu'au moment où, à 18 heures, je réalisai qu'il était temps que je me prépare. Je le fis avec minutie, de plus en plus convaincue que cette rencontre était possible, et imminente, même si mes doutes persistaient. J'eus vingt minutes de retard.

La Grand Place était presque vide et j'avais l'impression d'avoir déserté ma vie pour vivre celle d'une autre. Parfois, on oublie un peu qui on est; on se laisse flotter sur les ailes d'un événement exceptionnel, un événement rare, attendu depuis tellement longtemps qu'on voudrait en graver tous les détails, à la seconde près, dans sa mémoire. Je considérais que cette rencontre était une rencontre privilégiée, et je me sentais unique, comme jamais auparavant. En levant les yeux, je vis l'enseigne du café en face de moi. La terrasse était vide, il devait être à l'intérieur. J'entrai le cœur tremblant. Le décor avec ci et là des nuances orientales contribua à cette impression vivace d'être une femme de sérail qui va rencontrer son sultan.

Gaston m'attendait assis à une table au centre de la grande salle; il était le seul client du bar. J'entrai avec émotion; j'étais vêtue d'une jupe noire très courte et d'une blouse mauve, étincelante. Dès qu'il me vit, il se leva et s'avança pour m'accueillir. Je posai un baiser sur ses deux joues, comme si je l'avais rencontré des centaines de fois auparavant. Je ne crois pas toujours aux premières impressions. La plupart du temps, elles ne sont pas fondées. A première vue, Gaston me parut légèrement différent du gars qui passait à la télé, ses traits étaient plus durs. Je sentis le besoin d'aller fumer une cigarette et le lui dis. Il me demanda si je voulais fumer tout de suite, lui avait pris un café. Il s'est approché de moi, très près, et ses mains commençaient déjà à chercher mon corps. Comme les garçons de salle nous regardaient, je lui proposai d'aller sur la terrasse. Cinq minutes plus tard, nous étions dehors. J'ai beaucoup apprécié qu'il me prenne directement la main. Nous fîmes quelques pas et je voulus m'allumer une cigarette, mais il m'en offrit une de son paquet de Philip Morris light. J'acceptai avec plaisir, et il me tendit la flamme de son briquet. Le vent rendit la chose un peu laborieuse, mais finalement ma cigarette s'alluma à moitié. Il s'en prit une aussi. Je le regardais, je regardais la place.
- Je loge tout près d'ici, tu veux qu'on aille dans ma chambre?
Je n'hésitai pas un seul instant. Je lui dis en souriant:
- D'accord.
Puis je lui touchai le bras:
- Etes-vous bien réel?
Il répondit, amusé:
- Oui, je suis bien vivant. Et je suis ici.
- Je ne peux pas croire que vous soyez en face de moi.
Alors, il me serra contre lui. Je voulus l'embrasser sur la joue mais il chercha mes lèvres et petit à petit, sa langue se mit à explorer ma bouche. Il embrassait très bien. Au bout de quelques secondes, je voulus reprendre un peu de souffle, mais il s'obstinait à prolonger son baiser. Je pense que nous nous sommes embrassés pendant deux minutes d'affilée. Il m'offrit ce baiser long et sensuel au milieu de la ville, à la vue de tout le monde. Je savais qu'il faisait ça pour montrer à tous que lui aussi avait le droit de profiter de la jeunesse. Je le savais parce que dans son dernier roman, il parlait avec sarcasme d'une jeune femme qui était gênée quand son amant de cinquante ans l'embrassait en public. Dès les premiers moments où j'avais rêvé de cette rencontre, j'avais imaginé qu'elle pourrait être très décevante, si elle se réalisait. L'auteur ne manquait pas de parler de la vie sexuelle de ses personnages, peu satisfaisante dans la grande majorité des cas, et il n'oubliait pas de mentionner la petite taille du sexe de son protagoniste. J'ai rarement été aussi fascinée par la vision et le talent d'un artiste, vision et talent qui, en plus, parvenaient à atténuer l'effet d'impuissance provoqué par l'évocation d'un sexe petit. Par conséquent, ce n'est pas sexuellement que j'étais attirée par l'écrivain, mais cela ne m'empêchait pas d'éprouver à son égard une admiration et une empathie sans égales. Empathie pour sa situation de génie incompris, à qui les femmes posent problèmes malgré ses tentatives pour leur faire comprendre son univers. Empathie pour son aliénation permanente quand il se retrouve en société sans y trouver sa place. Je m'identifiais très bien avec l'univers de Gaston; il écrivait ce que je ressentais, cette difficulté de trouver un partenaire, cette difficulté de trouver une place dans une société pleine de masques et de conventions. Gaston était pour moi le roi de l'authenticité, de la sincérité, l'ultime homme vrai. Il avait un langage tellement franc, tellement osé. Il était, de tous les artistes que j'aie jamais admirés, le plus intelligent, le plus charmant. Aussi, lorsque nous nous sommes réellement rencontrés et que la perspective de coucher ensemble est devenue de plus en plus plausible, je me suis dit que je ne me refuserais pas à lui, que je lui ferais du bien, que je lui offrirais cette joie. Je ne pensais pas du tout que cette rencontre allait être tellement réussie.
(...)

IX

IX

Sept mois s'étaient écoulés depuis mon dernier message à Gaston Gaspailleu. Notre correspondance était peu à peu tombée dans l’oubli, ma vie n’en menait pas large non plus. Je ne trouvais aucune raison de me réjouir, aucune stimulation intellectuelle, rien qui puisse se comparer à ma découverte de l’univers littéraire de Gaston. Pour me distraire, je me créai de nouvelles adresses mails avec divers pseudonymes et je m’inscrivis dans plusieurs groupes de discussion où je pouvais suivre les sujets chauds, de l’actualité ou non. Par exemple :

« La Roumanie est devenue membre de l’UE, mais l’OTAN n’est plus ce qu’il était il y a vingt ans.. En plus, la Roumanie étant la première ceinture de l’OTAN à l’Est, en considérant que les vingt prochaines années seront assez stables, on va bientôt regretter les tziganes en voyant notre territoire envahi par les chinois, les iraniens et les arabes, comme dans les autres pays d’Occident. »

Ou bien :

« la Globalisation est un autre nom de la mondialisation. Les protestations contre l’une sont les mêmes que celles contre l’autre : les ultimes avatars de l’éternelle lutte marxiste contre le capital. On a tous vu ce que représentait les manifestations altermondialistes lors du sommet du G8 : une minériade[1] récurrente. La manipulation est vieille comme le monde. Vu que la catégorie des idiots utiles est éternelle, les protestations continueront. S’opposer à la globalisation est une diversion. Elle a commencé avec les premiers échanges commerciaux et ne s’arrêtera que quand tous les pays du monde auront atteint un niveau de développement qui leur permette d’être autarciques. »

Ou encore :

« Le point G est considéré comme un agent du sexe faible ; tout le monde sait qu’il existe, mais personne ne l’a jamais vu. Les hommes lancent quotidiennement des expéditions inutiles vers ce pôle magnétique, et les femmes ne leur donnent aucun indice. »

J’aimais lire les réactions du genre : « Voilà la vérité sur le point G : il est en perpétuel mouvement. Il m’est arrivé de le débusquer un lundi et un jeudi de la même semaine, et le mercredi pas du tout. Le tout, c’est d’insister. »

Un de ces jours-là, je ne sais plus exactement pourquoi, je pris un pseudonyme russe : Liuba Karakova. Après m’être inscrite sur un forum qui traitait de la question du Delta du Danube –je suivais les avis contradictoires sur le sujet et cela m’amusait terriblement de voir les experts se prendre le bec comme des coqs sur le même fumier– j’envoyai au hasard un message à Gaston. J’y écrivis que j’étais une admiratrice dont la vie avait changé depuis que j’avais découvert ses livres, je désirais ardemment le rencontrer et je rêvais de prendre un café avec lui, peut-être au café de Flore.

J’avais complètement oublié lui avoir envoyé ce message quand, quelques jours plus tard, je découvris toute étonnée qu’il y avait répondu. Il n’avait plus lu ses messages depuis longtemps, mais il était content d’avoir reçu le mien. Il était d’accord avec l’idée du café, mais pas avec celle du lieu. Il y avait bien mieux que le café de Flore pour boire un verre avec une admiratrice. Il se déplaçait beaucoup et était rarement à Paris, aussi, il essayait d’éviter les endroits où il était connu, car les rencontres imprévues avec des personnes qu’il n’avait pas vues depuis longtemps perturbaient son emploi du temps généralement assez chargé. Cependant, oui, il désirait me rencontrer. Etais-je Russe ? Si je le souhaitais, je pouvais lui en dire plus.
J’ai décidé de prendre les choses en mains et de jouer le jeu de la séduction. Je savais maintenant comment lui écrire pour obtenir ce que je voulais de lui : une rencontre. Je lui fis encore quelques compliments et lui dis que j’étais à moitié Russe. Puis, pour m’assurer que notre éventuelle rencontre n’ait pas le même destin que la précédente, je lui expliquai que je déménagerais bientôt à Bruxelles et que j’aimerais le rencontrer là-bas.
Pendant deux semaines, je n’eus pas de nouvelles, mais je ne voulais pas perdre cette seconde opportunité. Je lui écrivis un message très osé : je le désirais. Je voulais profiter du présent, je voulais jouir maintenant de la jeunesse et de la beauté de mon corps, je ne voulais pas de l’ennui d’une vie régie par les conventions, la bienséance et les bonnes manières. Le jour même, il m’envoya une réponse à la hauteur de mon message, il trouvait cela très excitant qu’une femme dise sans détours qu’elle le désirait. Lui aussi voulait profiter de la vie, même si son corps n’était plus aussi jeune ni aussi beau que le mien. Il n’allait presque plus à Paris, il vivait soit en Espagne, soit en Angleterre et dans quelques semaines, heureuse coïncidence, il viendrait à Bruxelles pour quelques temps, suivre le tournage de l’adaptation cinématographique de son dernier roman : L’Île Bleue.

J’étais stupéfaite, sidérée. Tout semblait favorable à notre rencontre.
Dès lors, nous commençâmes à avoir une correspondance plus régulière. Il m’avoua un jour qu’il voyait dans notre rencontre prochaine la main du destin. Lui qui était si rationnel dans ses écrits ! Il sollicita ma photo, dans un message qu’il concluait par : « Cela vaut parfois la peine de vivre ».
Je me demandais quelle photo j’allais pouvoir lui envoyer. Je lui en avais déjà donné une sous le nom de Crimhilda ; allait-il me reconnaître ? En fouillant tous mes albums, je trouvai une photo plus vieille que la première, où j’apparaissais sous un jour très différent. Je la lui envoyai, en lui souhaitant des rêveries effervescentes. J’attendis et j’attendis encore. Aucune réponse de sa part. Avait-il reçu mon message ? L’avait-il lu ? Avait-il aimé ma photo ? Je lui avais envoyé une de mes photos les plus réussies, mais il n’y avait pas de raisons que je lui plaise plus que n’importe quelle autre femme pas trop mal foutue. Deux jours plus tard, je me décidai à lui envoyer un message érotique. Quand je lui écrivais sous le nom de Crimhilda, le contenu de mes messages était plutôt intellectuel, plein de considérations philosophiques ou bien je lui envoyais des poèmes. Il ne répondait pas à ces messages. Pour susciter son attention, il fallait l’émoustiller. Je lui écrivis donc que la veille, dans mon lit, je m’étais caressée en pensant à lui. Que ce fut doux, intense et magique.

Cela marchait. En deux jours, j’eus ma réponse. Il était charmé. Il ajouta que je ne devais pas hésiter à me montrer plus audacieuse dans mes messages. Il avait une grande admiration pour les femmes impudiques. Il me demanda de continuer à me toucher en pensant à lui. Il m’avoua que lui aussi avait commencé à se masturber en m’évoquant. Qu’il avait envie que, bientôt, nous allions plus loin. Il signa son message après un « Je pense à vous ». Les choses avançaient dans le bon sens. Pendant un an, j’avais essayé de le convaincre d’un rendez-vous et maintenant, simplement en flattant son ego, j’étais très proche du but.

Contrairement à lui, je ne désirais pas absolument une rencontre sur le plan sexuel, mais je le laissais à ses illusions, puisque c’était la seule possibilité de le rencontrer, de l’avoir en face de moi. Je décidai de pousser le bouchon un peu plus loin. Je lui demandai quels vêtements il appréciait sur une fille, et s’il avait déjà baisé dans une cabine d’essayage. Comme il aimait les filles sexuellement libérées et fantasques, oui, il l’avait déjà fait dans une cabine d’essayage et dans de nombreux autres lieux publics. Quant aux vêtements, il aimait plus que tout les jupes courtes au tissu souple, les bas qui remontaient jusqu’en haut des cuisses et rien d’autre sous la jupe. Il imaginait déjà que nous allions vivre des moments assez intenses et il était agacé que son séjour à Bruxelles ait été un peu retardé, à cause de petits malentendus à régler avec la production. Je lui répondis que moi aussi, j’étais ouverte aux idées nouvelles et que, pour lui plaire, je ne porterai rien sous ma jupe lors de notre premier rendez-vous. C’est incroyable comme des messages aussi simples que des propositions sexuelles peuvent enflammer les hommes les plus intelligents. Il me répondit que ma suggestion l’enchantait, qu’il était très excité et qu’il était presque obligé d’écrire cet e-mail d’une seule main... Je n’en étais qu’à mon premier café quand je reçus ce message, et en le lisant, je fus parcourue d’un frisson de plaisir. Tout compte fait, cette correspondance était bien agréable.

Les jours passèrent et il m’écrivit finalement qu’il était arrivé à Bruxelles; Bruxelles, où avait vécu Baudelaire, cet écrivain qu'il admirait tant. Je me souviens qu'il m'avait avoué ne s'autoriser à le lire que lorsqu'il se sentait à la hauteur de cet honneur.
La ville lui semblait assez plaisante, même s’il devait travailler jusqu’à vingt-et-une heures, tous les soirs. Il entrevoyait cependant la possibilité de faire ma connaissance le jeudi suivant. Il espérait que je porterais une jupe courte et rien en dessous ; il songeait à mes cuisses délicieuses, offertes à ses caresses. Je ne savais plus quoi penser. Il était clair que cette rencontre avait des chances de se réaliser, même si je n’osais plus y croire. J’avais déjà manqué ma chance une première fois. J’espérais que cette fois-ci, rien ne viendrait contrecarrer mes plans, mais je refusais de conclure que nous allions enfin nous rencontrer. J’avais l’impression que notre correspondance était un jeu. Elle avait commencé comme un jeu, elle continuait comme un jeu et même cette rencontre qui se profilait, je la considérais comme un jeu. Comme pour renforcer cette hypothèse, je ne reçus aucune nouvelle pendant quatre jours. Entre-temps, j’avais pris la décision de me présenter à ce rendez-vous, quoi qu’il arrive. Ma mère aurait beau crier à faire exploser toutes les vitres de Bruxelles, il pouvait y avoir un tremblement de terre ou tout autre cataclysme, rien ne m’empêcherait d’y aller. En jetant quelques furtifs coups d’œil dans l’agenda maternel, je n’y vis aucune rencontre officielle pour le jeudi en question ; tout devrait se passer conformément à mes plans. Mais Gaston Gaspailleu ne m’écrivait toujours pas et nous n’avions pas encore convenu d’une heure et d’un lieu pour notre rendez-vous.

Il m’écrivit enfin un message, le mercredi soir. Il n’avait pas eu accès à internet pendant plusieurs jours, mais il était content que j’aie confirmé notre rencontre. Il ne connaissait presque rien de Bruxelles, il prenait le taxi dès potron-minet pour rejoindre le lieu de tournage qu’il ne quittait que le soir venu, trop fatigué pour ne pas rentrer directement à l’hôtel. Il connaissait pourtant un café, « Le Roy d’Espagne », situé au centre ville et il m’attendrait là, le lendemain à partir de vingt heures. Il avait hâte de me voir, d’effleurer mon pied du sien, de poser son regard sur mes cuisses et plus haut. Lui non plus ne porterait rien sous son pantalon, je pourrais le vérifier à tout moment. Il était certain que le mouvement de mes doigts allait être très doux. Il me souhaitait une nuit délicieuse.

[1] Une manifestation violente des grands groups de mineurs, instigués par leur leader Miron Cozma, contre le gouvernement roumain, événement qui s’est produit en Roumanie en 1990, 1991 et 1999.

VII

VII

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours eu tendance à privilégier mes illusions au détriment du réel. J'ai toujours préféré le rêve à la vie. Gamine, je supportais péniblement les moments où je devais me concentrer sur des exercices, des problèmes et j'attendais les rares instants où, à l'école, je pouvais laisser libre cours à mes pensées. Alors des dizaines de scénarios surgissaient dans ma tête, la remplissant de lumière ou de ténèbres, d'une vie complexe et passionnante. En revanche, tout ce qui se passait dans la réalité me semblait ennuyeux à mourir, exactement à l'opposé de ce que je voulais faire de ma vie.

Mais pour rêver, il faut de l'inspiration. Mon quotidien, qui se résumait à la solitude et à l'aliénation, ne me faisait pas rêver, au contraire, il tuait le rêve. C'était la cause de mes dépressions répétées. Chez moi, loin de la fac, je pus remettre un peu les choses en place: me reconstruire un univers où personne ne pouvait pénétrer. Un espace à moi, sécurisé, à l'écart de ce monde aliénant.

Quelques temps après, un nouveau livre de Gaston Gaspailleu est sorti: L'île bleue.

Je l'achetai aussitôt et dès les premières pages, je pris la décision d'écrire à l'auteur. Mon plus grand désir était d'entrer en contact avec mon idole. Dans ce livre, Gaston Gaspailleu parlait d'amour, plus que dans les autres. C'était une sorte d'hommage à une jeune femme de vingt-cinq ans, qui quitte son amant de quarante-sept ans sans avoir pu l'aimer. Lui, au contraire, l'aime et en souffre comme un fou. Le titre du livre reprend le dernier vers d'un poème dédié à la jeune femme. La vision que Gaspailleu avait de l'avenir me fascinait, cette délitescence des sentiments humains, leur disparition qui laisse un vide absolu.

Je lui écrivis un premier message à la chute des premières feuilles mortes. Je ne savais pas s'il prenait la peine de lire lui-même ses messages, mais cela ne m'empêcha pas de le féliciter pour son talent, pour la sincérité qui sourdait de chacune de ses phrases, pour la puissance de son expression unique, de son style. Je lui écrivis aussi qu'il décrivait très bien la réalité actuelle, cette réalité que les âmes plus sensibles perçoivent comme une masse aliénante qui pèse sur une société dont elles ne peuvent plus se satisfaire, elles qui rêvent d'un univers empreint de l'humanité des bêtes, plus que de l'inhumanité des hommes. Je signai la lettre du nom de Crimhilda. Une semaine plus tard, je lui avouai que son dernier livre était pour moi une bouffée de fraîcheur et d'honnêteté, que j'étais impatiente de lire ses réflexions scientifiques, n'étant encore qu'à la page 37, puisque tellement fascinée par chaque page; je lui souhaitais aussi une vie merveilleuse, pleine de rapports humains sans superficialité.
J'enchaînais les messages au fur et à mesure de ma lecture. Je lui parlais de mon amertume vis-à-vis de la civilisation, surtout de la civilisation occidentale. J'avais éprouvé cette amertume en Roumanie, mais à l'Est, je n'avais cependant jamais ressenti un tel manque de chaleur humaine. Arrivée à une page où l'auteur qualifiait les pays d'Europe de l'Est d'absurdes, je lui envoyai un message flamboyant: lui pardonnerais-je un jour cette affirmation? Enfin, certaines de ses observations étaient justes: le communisme avait développé autant de sentimentalité que de brutalité. Je considérais déjà Gaston Gaspailleu comme un partenaire de discussion. Quand j'arrivai aux pages qui présentaient la conception du bonheur d'un personnage masculin, je lui écrivis que j'y avais trouvé l'archétype des aspirations de tout artiste qui a du monde une vision pessimiste et qui estime qu'il est difficile d'y vivre. Les jours passaient et je n'avais toujours aucune réponse du célèbre écrivain. L'envie de recevoir un signe de lui devînt petit à petit une obsession. Je lui écrivis qu'à travers tous ces messages, je cherchais à communiquer avec lui. Et que j'admirais son écriture.

J'étais presque à la fin du livre, et cette perspective me désespérait. Il m'avait tellement captivé que je voulais encore avoir devant moi le plaisir de découvrir l'histoire. Alors je commençai à relire les premiers chapitres. Je le lui écrivis, et en parcourant pour la seconde fois une page où il parlait de sexe, d'amour et de l'incompatibilité entre les deux, j'ajoutai à mon message qu'il y avait dans ce monde des femmes qui incarnaient la fusion de ses deux personnages féminins, et qui n'excluaient ni l'amour, ni le sexe.

Le jour même, je faillis m'étouffer de joie en voyant un message dans ma boîte électronique. Ravie, je l'ouvris pour très vite me rendre compte que ce n'était pas lui qui m'avait répondu. Il s'agissait de la présidente de l'association des Amis de Gaston Gaspailleu. Son message était chaleureux et expliquait que Gaston était en tournée de lectures en Allemagne, puis dans quelques autres pays, que tous les messages qui lui étaient adressés lui étaient transmis. Elle ajoutait qu'elle ne pouvait pas s'engager à ce qu'il réponde, car il recevait un tas de courrier et, pour sa part, elle comprenait qu'il consacrât plutôt son temps à écrire son oeuvre qui nous enrichissait tous tellement. Quoiqu'un peu déçue par ce message, j'y répondis par de brefs remerciements. A la suite de cette échange, je fus de moins en moins enthousiaste pour envoyer des messages à Gaston Gaspailleu.

Les jours passèrent. Des journées ternes. Je ne voyais plus de sens au fait de lui écrire, de toutes façons, il n'allait pas me répondre. Qui sait combien de messages il recevait par jour... Et comme j'avais été naïve de lui écrire! Comment avais-je pu croire qu'un des plus grands écrivains français du moment m'accorderait un peu d'attention, à moi, une illustre inconnue.

Mais la vie réserve parfois des surprises inimaginables, qui font disparaître d'un coup tout l'ennui, toute la grisaille accumulée pendant des années, comme sous le coup d'une baguette magique. Je me souviens parfaitement de ce jour, le premier jour d’octobre, où, quand j'ouvris ma boîte mails, je vis un message de Gaston Gaspailleu et je sautai de joie. Je lus et relus ce message, comme si je me retrouvais en face de la caverne d'Ali Baba et que, après que j'eus essayé en vain toutes les combinaisons, après que j'eus tenté toutes les formules, après que j'eus épuisé toutes les lettres de l'alphabet, elle ouvrait simplement ses portes devant moi, sans raison apparente. Je ne me lassais pas de contempler chaque lettre, chaque signe de ponctuation apparu à l'écran: « Eh bien, je vous remercie pour vos messages et je vous transmets également mes salutations. » Je ne peux pas exprimer avec des paroles communes la joie qui me saisit. J'étais dans un état d'euphorie, un peu comme si j'allais recevoir la médaille d'or au terme d'une compétition très disputée. Les lauréats du prix Nobel doivent probablement ressentir le même sentiment, l'impression de se trouver sur les plus hauts sommets de l'Himalaya, un lieu où seuls les élus parviennent. Extase, sourire continu, larmes de joie et de reconnaissance: mon idole m'avait écrit personnellement!

Après des heures durant lesquelles le temps semblait s'être arrêté, et moi aussi, au faîte de ma joie, je parvins à lui écrire une réponse: « Je vous remercie beaucoup d'avoir pris le temps de m'écrire. »
Et puis, de manière incompréhensible, les mots se firent attendre, comme si j'avais épuisé ma capacité d'écrire. Subjuguée par l'instant que j'étais en train de vivre, je ne trouvai plus le courage de poursuivre. Cela me dépassait. Je pensais sans cesse à lui, à sa vision du monde, à cette rencontre miraculeuse qui s'était enfin produite virtuellement, mais j'étais dans un état de léthargie qui m'empêchait de lui écrire des messages concrets.
Je ne parvins à lui envoyer un nouveau message que deux semaines plus tard. Je lui décrivis mon état d’euphorie permanent, je lui expliquai que je pensais à lui comme une fan pense à son idole, et que j’essayais aussi de me mettre à sa place en imaginant comment une idole pouvait penser à l’une de ses fans. Sans doute se disait-il que je l’admirais aveuglément et que je n’étais qu’une fille parmi toutes ces filles qui lui envoyaient des lettres. Il se demandait probablement quelles raisons justifieraient qu’il m’écrive à nouveau. Après cela, je lui parlai d’un texte qui m’avait fait réfléchir à toutes ces questions ; il s’agissait d’une conversation entre un maître et son disciple. Le disciple disait qu’il voulait se mettre à la disposition du maître parce qu’il le considérait comme l’homme le plus sage du monde. Cependant le maître lui répondit que cela ne suffisait pas, que seuls les personnes qui luttaient sans arrêt et n’abandonnaient jamais leur idéal étaient dignes de son attention.
Je pensais qu’après cela il allait me répondre, mais le silence arrivait par vagues froides dans ma messagerie électronique. Je commençais à croire qu’il ne m’avait jamais écrit, que cela devait être un rédacteur du site qui m’avait répondu et que je m’enthousiasmais pour rien.

Dix jours plus tard, j’envoyai au célèbre écrivain un message très particulier. J’avais besoin de savoir si c’était lui qui m’avait répondu et je le priais instamment de me téléphoner pour que j’en aie la certitude. Ce qui suivit me bouleversa complètement. Il y a des instants dans la vie où les mots sont bloqués dans les escaliers de la pensée, paralysés. Des instants magiques où l’on évolue dans un état de transe totale, où notre expérience de la réalité semble irréelle, où tout est confus sauf une tache de couleur intense dans ce tableau de blizzard blanc, un point vers lequel on tend les bras, inexorablement. Il y a des instants où l’on ne sait plus quoi croire, où le réel vacille, où l’existence est mise en doute et la conscience se détache du corps, provoquant une grande confusion de laquelle on ne sait pas comment sortir : quelques heures après mon message, j’entendis sonner mon portable. Je me jetai sur lui, le cœur battant à tout rompre, prêt à sortir de ma poitrine. La voix de Gaston Gaspailleu, cette voix tellement attendue émettait des ondes sonores qui se propageaient avec incandescence dans mon univers ébranlé. Et cela me faisait plus d’effet que si un OVNI avait atterri sur notre pelouse. Toutefois, je m’efforçai de garder mon calme et je le remerciai pour l’amabilité de son appel. Ensuite, les mots s’enchaînèrent entre nous comme des perles véritables sur un collier métaphysique. Quelques instants après, je ne me souvenais déjà plus exactement de la teneur de nos propos, mais mes neurones avaient pris un bain d’écume purificatrice : dans cette conversation, j’avais rencontré une humanité véritable. Pendant des heures je restai foudroyée sur mon lit, j’étais comme droguée ; j’avais reçu une puissante injection de ma drogue préférée : Gaston Gaspailleu.

Quand je pus enfin revenir un peu à moi, je me repassai notre conversation ; Gaston avait parlé très lentement, il me posait des questions et je lui avais tout dit sur moi, que j’habitais avec mes parents, que j’étais étudiante. Je lui avait parlé comme une petite fille parlerait à un oncle lointain. Je lui avais même demandé de me signer personnellement un autographe lorsqu’il viendrait à Bruxelles. J’avais réagi comme une poupée de cire, toute émue, trouvant à peine mes mots dans cet échange avec mon idole.

Après avoir vécu un moment aussi intense, j’avais besoin d’une pause. Je ne savais plus trop quoi penser de tout ce qui m’arrivait. Et puis un soir, je l’ai vu dans une émission télévisée ; on le filmait alors qu’il se promenait dans une rue. Il émanait de lui un romantisme certain. C’est à ce moment-là que je décidai de lui envoyer ma photo et de renouveler mon désir d’être son disciple.

Son message vint assez vite: il n’était pas habitué à l’idée d’être le « maître » de qui que ce soit, c’était pour lui une idée bizarre mais, et là mon cœur battit très fort, il désirait me rencontrer. Pour lui, c’était un fait que la transmission de l’enseignement du maître au disciple se faisait lors de contacts directs, mais pour la littérature, il s’agissait d’autre chose. Il me dit quand-même que j’avais eu une bonne idée en lui envoyant ma photo et il me proposait un rendez-vous : le 1er novembre, à l’aéroport de Roissy. Il devait passer une nuit dans un hôtel des environs pour partir à l’étranger le lendemain matin ; je pourrais lui rendre visite, ne fût-ce que pour quelques heures.

Je fus d’un seul coup gagnée par l’euphorie et l’agitation. Je faisais des plans, je vérifiais les horaires de trains, le prix que ce caprice me coûterait et j’essayais surtout d’imaginer ce que j’allais dire à ma mère. J’aurais voulu lui dire que j’allais à Paris avec une amie, mais le problème, c’est que je n’avais pas d’amie.
Alors que je cogitais toutes ces choses, ma mère vint m’annoncer qu’un événement culturel important se déroulerait au Centre Roumain le 1er novembre et que j’étais tenue d’y assister. Il s’agissait d’une cérémonie pour sacrer « Chevalier des Lettres » un écrivain important, on l’avait d’ailleurs étudié à l’école, et son fils serait là aussi. J’essayai de lui expliquer que j’avais un autre programme, en vain. J’étais furieuse et complètement désemparée. Dans ces moments-là, j’aurais voulu n’avoir à dépendre de personne, avoir mon logement à moi et des revenus personnels, une vie modelée sur mes envies ; mais je n’avais ni la liberté ni l’argent pour partir à Paris. Désespérée, j’écrivis à Gaston qu’un imprévu empêchait que je sois à notre rendez-vous. Comme si lui aussi y avait réfléchi, il me répondit très vite et très poliment que ça ne valait sans doute pas la peine de faire tout ce trajet uniquement pour quelques heures et que ça ne lui posait aucun problème de postposer notre rencontre.
Le lendemain était un jour important : on décernait le Prix Goncourt et Gaston était parmi les favoris. Deux ans plus tôt, il avait été pressenti comme lauréat, mais son espoir avait été déçu. J’espérais que cette fois-ci, il allait l’emporter. Je pourrais alors le féliciter et notre correspondance en serait d’autant plus soutenue, car un homme heureux est plus disposé à partager sa joie avec les autres qu’un homme déçu sa déception, qu’il préfère généralement digérer dans la solitude. Je lui écrivis donc que je pouvais imaginer son état de fébrilité et d’excitation et que je croiserais les doigts pour lui jusqu’à ce qu’il décroche le prix. De toutes façons, quels que soient les résultats, je lui réaffirmais que pour moi, il resterait le plus grand des écrivains.

III

III


La Théorie de la Fusion capta toute mon attention. L'histoire racontait la vie de deux frères, un savant et un professeur, qui avaient des soucis avec les femmes. Gaston Gaspailleu décrivait en détails les scènes de sexe, ses idées provocatrices étaient servies par un style que je n'avais jamais rencontré auparavant et qui me fascinait purement et simplement. Je commençai à me renseigner sur l'auteur, à chercher des photos de lui. Il n'était pas très beau, il était maigre et de petite stature, mais il avait des yeux métalliques qui me faisaient frissonner, rien qu’en les voyant en photo.
Considéré comme un écrivain rebelle et anticonformiste, il avait même reçu des menaces de mort, pour avoir critiqué dans un roman une religion orientale ; il y eut d'ailleurs un procès, au cours duquel il fut acquitté, aidé par plusieurs écrivains connus qui s’étaient opposés à la censure exigée par les défenseurs de cette religion. Tout cela se passa en 2001, dans un climat très tendu, les éditeurs qui avaient publié le livre ayant également reçu des menaces de mort. Ironiquement, le conflit fut étouffé par les attentats du 11 septembre. Le monde entier focalisa son attention sur l'immense affront fait aux Etats-Unis, et Gaston put respirer un peu; il en profita pour déménager dans un autre pays.
J'avais l'impression d'avoir découvert l'écrivain par excellence, un écrivain que tout le monde, y compris les critiques, voyait déjà comme le nouveau prophète de la littérature française, le seul capable de provoquer de nos jours un réel scandale, comme D.H. Lawrence autrefois. Bref, un mythe, qui eut dès le début un tel pouvoir sur moi que le moindre échos de son nom me poussait à pénétrer plus loin dans son univers, et à le déchiffrer. Je ne désirais qu'une chose: le connaître, me retrouver en face de lui et qu'il me signe un autographe, lors d'une rencontre fabuleuse que je garderais toujours en mémoire, dont je me souviendrais plus tard comme étant l'apothéose de ma vie, et que je raconterais à ma famille, à mes amis, à mes enfants.
Avez-vous jamais été fan d'un artiste ou d'une star? En avez-vous jamais rêvé, en dormant ou les yeux ouverts? Vous savez peut-être de quoi je parle, de ce sentiment féerique d'avoir atteint la cime de l'existence, de cette ouverture de tous les horizons, de cette impression de vivre pleinement sa vie. Le sentiment que cet univers exceptionnel vous appartient un peu aussi.

J'avais découvert un autre monde, une littérature qui abordait aussi la science, qui ne se confinait pas aux histoires d'amour et aux intrigues compliquées, un langage courageux, loin de l'ennui des textes classiques qu'on me servait depuis des années et qui excluaient l'essence même de la vie: le sexe. Enfin, quelqu'un osait esquisser une image claire de l'existence humaine actuelle, avec ses misères, ses illusions et sa réalité. Je n'avais jamais rencontré un talent aussi prégnant dans l'art de scalper la réalité. Et encore moins un talent doublé d'une connaissance aussi approfondie des relations humaines et de la science. J'étais épatée: mon idole était un génie!

J'aimais aussi d'autres écrivains, bien sûr, Henry Miller, par exemple. Mais malheureusement pour moi, il était mort depuis un bon bout de temps et je n'aurais jamais l'occasion de le voir. Par contre, Gaston était bel et bien vivant et la perspective d'un jour le rencontrer entretenait le culte que je lui vouais, jour après jour. J'absorbais ses livres. Je crois que je les ai tous lus une dizaine de fois.
Depuis mon arrivée en Belgique, et sans doute depuis bien plus longtemps, c'était la première fois que quelque chose m'enthousiasmait à ce point. J'avais trouvé un idéal.