mardi 3 juin 2008

X

X

Au fond, je ne croyais plus à cette rencontre.

Mais un rêve peut s'accomplir juste au moment où il vous devient indifférent. C'est probablement une loi naturelle qui aide le corps à supporter l'intensité de cet accomplissement.

Je ne me rendais pas compte de l'avènement réel de notre rendez-vous jusqu'au moment où, à 18 heures, je réalisai qu'il était temps que je me prépare. Je le fis avec minutie, de plus en plus convaincue que cette rencontre était possible, et imminente, même si mes doutes persistaient. J'eus vingt minutes de retard.

La Grand Place était presque vide et j'avais l'impression d'avoir déserté ma vie pour vivre celle d'une autre. Parfois, on oublie un peu qui on est; on se laisse flotter sur les ailes d'un événement exceptionnel, un événement rare, attendu depuis tellement longtemps qu'on voudrait en graver tous les détails, à la seconde près, dans sa mémoire. Je considérais que cette rencontre était une rencontre privilégiée, et je me sentais unique, comme jamais auparavant. En levant les yeux, je vis l'enseigne du café en face de moi. La terrasse était vide, il devait être à l'intérieur. J'entrai le cœur tremblant. Le décor avec ci et là des nuances orientales contribua à cette impression vivace d'être une femme de sérail qui va rencontrer son sultan.

Gaston m'attendait assis à une table au centre de la grande salle; il était le seul client du bar. J'entrai avec émotion; j'étais vêtue d'une jupe noire très courte et d'une blouse mauve, étincelante. Dès qu'il me vit, il se leva et s'avança pour m'accueillir. Je posai un baiser sur ses deux joues, comme si je l'avais rencontré des centaines de fois auparavant. Je ne crois pas toujours aux premières impressions. La plupart du temps, elles ne sont pas fondées. A première vue, Gaston me parut légèrement différent du gars qui passait à la télé, ses traits étaient plus durs. Je sentis le besoin d'aller fumer une cigarette et le lui dis. Il me demanda si je voulais fumer tout de suite, lui avait pris un café. Il s'est approché de moi, très près, et ses mains commençaient déjà à chercher mon corps. Comme les garçons de salle nous regardaient, je lui proposai d'aller sur la terrasse. Cinq minutes plus tard, nous étions dehors. J'ai beaucoup apprécié qu'il me prenne directement la main. Nous fîmes quelques pas et je voulus m'allumer une cigarette, mais il m'en offrit une de son paquet de Philip Morris light. J'acceptai avec plaisir, et il me tendit la flamme de son briquet. Le vent rendit la chose un peu laborieuse, mais finalement ma cigarette s'alluma à moitié. Il s'en prit une aussi. Je le regardais, je regardais la place.
- Je loge tout près d'ici, tu veux qu'on aille dans ma chambre?
Je n'hésitai pas un seul instant. Je lui dis en souriant:
- D'accord.
Puis je lui touchai le bras:
- Etes-vous bien réel?
Il répondit, amusé:
- Oui, je suis bien vivant. Et je suis ici.
- Je ne peux pas croire que vous soyez en face de moi.
Alors, il me serra contre lui. Je voulus l'embrasser sur la joue mais il chercha mes lèvres et petit à petit, sa langue se mit à explorer ma bouche. Il embrassait très bien. Au bout de quelques secondes, je voulus reprendre un peu de souffle, mais il s'obstinait à prolonger son baiser. Je pense que nous nous sommes embrassés pendant deux minutes d'affilée. Il m'offrit ce baiser long et sensuel au milieu de la ville, à la vue de tout le monde. Je savais qu'il faisait ça pour montrer à tous que lui aussi avait le droit de profiter de la jeunesse. Je le savais parce que dans son dernier roman, il parlait avec sarcasme d'une jeune femme qui était gênée quand son amant de cinquante ans l'embrassait en public. Dès les premiers moments où j'avais rêvé de cette rencontre, j'avais imaginé qu'elle pourrait être très décevante, si elle se réalisait. L'auteur ne manquait pas de parler de la vie sexuelle de ses personnages, peu satisfaisante dans la grande majorité des cas, et il n'oubliait pas de mentionner la petite taille du sexe de son protagoniste. J'ai rarement été aussi fascinée par la vision et le talent d'un artiste, vision et talent qui, en plus, parvenaient à atténuer l'effet d'impuissance provoqué par l'évocation d'un sexe petit. Par conséquent, ce n'est pas sexuellement que j'étais attirée par l'écrivain, mais cela ne m'empêchait pas d'éprouver à son égard une admiration et une empathie sans égales. Empathie pour sa situation de génie incompris, à qui les femmes posent problèmes malgré ses tentatives pour leur faire comprendre son univers. Empathie pour son aliénation permanente quand il se retrouve en société sans y trouver sa place. Je m'identifiais très bien avec l'univers de Gaston; il écrivait ce que je ressentais, cette difficulté de trouver un partenaire, cette difficulté de trouver une place dans une société pleine de masques et de conventions. Gaston était pour moi le roi de l'authenticité, de la sincérité, l'ultime homme vrai. Il avait un langage tellement franc, tellement osé. Il était, de tous les artistes que j'aie jamais admirés, le plus intelligent, le plus charmant. Aussi, lorsque nous nous sommes réellement rencontrés et que la perspective de coucher ensemble est devenue de plus en plus plausible, je me suis dit que je ne me refuserais pas à lui, que je lui ferais du bien, que je lui offrirais cette joie. Je ne pensais pas du tout que cette rencontre allait être tellement réussie.
(...)

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