Sa chambre d'hôtel -c'était en fait une suite de deux pièces: un living pourvu d'une cuisine équipée et une chambre à coucher- était effectivement très proche du bar. Dans l'ascenseur qui montait au sixième, une femme et son chien nous accompagnaient. Gaston aussi avait un chien, presque aussi célèbre que lui. Dans l'adaptation cinématographique d'un de ses romans, le protagoniste porte le même nom que le chien de Gaston: Garfield. Tandis que j'observais la dame avec son chien, je demandai à Gaston:
- Comment va Garfield?
- Franchement, je n'en sais rien. Je ne le vois plus beaucoup.
Arrivés dans sa chambre, il m'embrassa pour la deuxième fois. Sa grande langue explora à nouveau ma bouche de manière experte. En touchant sa braguette, je m'attendais à une sexe modeste, comme celui de son personnage principal, et je fus surprise de constater que la réalité était bien différente. Fébrile, je me hâtai d'ouvrir son pantalon pour découvrir, encore plus étonnée, que son sexe était grand et dressé, tout le contraire de ce que j'avais imaginé. J'étais excitée comme un lac, et je le chevauchai brutalement, sur le canapé du living. Il avait une façon particulière de faire l'amour. Il ne rentrait pas par à-coups, en poussant un peu plus chaque fois; il attendait, comme un serpent qui guette sa proie avant de se jeter sur elle, il attendait, attendait encore et puis d'un coup pénétrait jusqu'au bout. Je sentis sa langue qui jouait avec le lobe de mon oreille. Son parfum chatouilla mes narines.
Après dix minutes de baise, il me dit qu'on irait bien dans la chambre, pour avoir plus d'espace. Sur le canapé, il y avait deux essuies humides que je n'avais pas remarqués d'abord. Enfin, ce n'était pas important. Dans la chambre, sur le lit, j'observai des taches de vin près de l'oreiller; un instant j'ai pensé que ce n'était pas du vin, avant de songer que si ça avait été autre chose, des traces de défloraison par exemple, j'en aurais senti l'odeur. Le lit avait deux oreillers, mais c'était normal dans une chambre d'hôtel et je savais ce qu'il pensait des lits pour une personne: l'aveu quasi public d'une vie intime inexistante.
Il se coucha à côté de moi, puis sur moi et je dus humidifier mon sexe, qui s'était refermé comme une huître. J'observais son expression étonnée. Dans des situations comme celle-ci, l'impossibilité d'accéder aux pensées de l'autre est une épreuve plus qu'éprouvante. J'étais très surprise de son endurance, je m'attendais à ce qu'il soit vite satisfait, mais il continuait à bander. Il n'arrêtait pas de me regarder, et moi, je lui souriais en gémissant. Je souriais grâce au plaisir qu'il me donnait, bien sûr, mais aussi parce que j'étais ravie d'être parvenue à le connaître intimement. A un moment donné, je ne pus plus me retenir de lui demander pourquoi ses personnages principaux avaient tous des problèmes de sexe alors que lui était un champion de la baise. Deux secondes plus tard, il cria de plaisir et se délivra en moi. Il me dit ensuite qu'il aurait pu continuer encore, mais que ma réplique l'avait vraiment trop excité. Il ferma les yeux quelques minutes, toujours en moi mais au repos, sans autres manifestations de désir. J'étais dans un état de béatitude léthargique.
Au bout d'un certain temps, il se tourna sur le côté, s'éloigna un peu de moi et prit une cigarette, la tête posée sur l'oreiller. En voyant qu'il ne m'en proposait pas, je lui en demandai une d'un geste de la main. J'étais couchée sur le ventre et j'observais ses pectoraux. Il avait un corps très bien entretenu, jeune, mince et fibreux. Il faisait certainement du sport. Sa peau était tendue et lisse. Je le trouvais beau, assis sur le lit, nu. Son visage était plus lumineux que lorsqu'il était dans le bar. Je me sentais proche de lui. L'intimité facilite de rapprochement entre deux êtres, lui aussi l'avait dit.
Je ne me souviens pas de ce dont nous avons parlé les minutes suivantes. Je me souviens par contre de grands moments de silence. Gaston était connu pour ses silences. Dans ces moments-là, on ne pouvait rien deviner de ses pensées. Il était alors très absorbé et s'il ne l'était pas vraiment, il jouait bien le rôle de celui qui a la tête ailleurs.
Pour rompre un de ses silences, je me décidai à lui avouer que même si j'étais à moitié Russe, je me considérais comme une Roumaine et je ne savais presque rien de la Russie. « Vraiment? » me demanda-t-il, étonné. Je ne pouvais pas voir s'il était déçu ou non. Après quelques secondes, il rajouta:
- Ce n'est rien. D'ailleurs les Russes me font peur.
Il réfléchit un moment:
- J'aime beaucoup Ionesco.
- Je le sais. Dommage que lorsque vous lui avez envoyé...
- Oui, dit-il avec regret, sans être étonné le moins du monde que je connaisse ce détail. Dommage.
Quelques jours après qu'il lui ait envoyé un volume de poésies, Ionesco était passé de vie à trépas.
- J'aime aussi Eliade, dit-il encore. Plus que Cioran.
- Moi aussi. D'ailleurs Eliade est mon préféré... après vous. Mais Cioran n'est pas trop à mon goût. Trop dépressif.
Je ne sais plus comment nous en arrivâmes à parler de Paris.
- J'aimerais vivre un jour là-bas.
Dans mes messages, je lui avais écrit que j'avais vécu un an à Paris, comme jeune fille au pair. Se souvenait-il de cela? Il ne me donna aucun signe en ce sens. Il énuméra les endroits où il avait vécu à Paris, dans je ne sais plus quels arrondissements, il aimait particulièrement le Boulevard Montparnasse. J'espérais qu'il ne me demanderait pas où j'avais habité. Ce n'était pas grand chose d'inventer un numéro d'arrondissement pourvu qu'il n'y ait pas vécu.
Avant que je m'en aille, il me demanda: vous trouvez vraiment que je suis un bon coup? Vu son attitude assez froide, comme j'allais bientôt partir et que je n'avais aucune garantie de le revoir, je lui répondis indirectement qu'on doit parfois considérer la manière dont les autres nous perçoivent plus que celle dont on se perçoit soi-même. Sur la petite table du living, il y avait un Apple Macbook, des lunettes et, parmi d'autres bricoles, un DVD sur lequel il était écrit: Marie-Antoinette. Il me dit que ce film qui mettait en scène la vie de Marie Antoinette avait coûté 12 millions d'euros. Il m'observa en attendant une réaction. Qu'est-ce qu'il croyait? Que j'allais tomber des nues à la simple évocation d'une somme faramineuse? Dans son dernier livre, le principal personnage féminin sort avec un humoriste de cinquante ans uniquement pour son argent.
Avant de partir, je l'embrassai. Il garda le bras droit replié sur sa poitrine, il avait la tête ailleurs. Je lui demandai:
- Comment vous m'imaginiez? Différente de celle que je suis?
- Comme tu es. Tu ressembles assez à la fille sur ta photo. J'aime bien tes boucles d'oreilles.
Je portais d'immenses boucles d'oreilles noires.
Devais-je me sentir flattée ou insultée? Est-ce que ça signifiait que mes boucles d'oreilles étaient la seule chose qui lui avait plu chez moi? Il sortit de la chambre pour me reconduire jusqu'à l'ascenseur. Il s'appuya contre le mur, les bras croisés, jusqu'à ce que l'ascenseur arrive. Quand la porte s'ouvrit, j'eus juste le temps de lui dire au revoir avant d'entrer dans la cage. Lorsque je me retournai, il n'était plus là.
mercredi 4 juin 2008
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