VII
Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours eu tendance à privilégier mes illusions au détriment du réel. J'ai toujours préféré le rêve à la vie. Gamine, je supportais péniblement les moments où je devais me concentrer sur des exercices, des problèmes et j'attendais les rares instants où, à l'école, je pouvais laisser libre cours à mes pensées. Alors des dizaines de scénarios surgissaient dans ma tête, la remplissant de lumière ou de ténèbres, d'une vie complexe et passionnante. En revanche, tout ce qui se passait dans la réalité me semblait ennuyeux à mourir, exactement à l'opposé de ce que je voulais faire de ma vie.
Mais pour rêver, il faut de l'inspiration. Mon quotidien, qui se résumait à la solitude et à l'aliénation, ne me faisait pas rêver, au contraire, il tuait le rêve. C'était la cause de mes dépressions répétées. Chez moi, loin de la fac, je pus remettre un peu les choses en place: me reconstruire un univers où personne ne pouvait pénétrer. Un espace à moi, sécurisé, à l'écart de ce monde aliénant.
Quelques temps après, un nouveau livre de Gaston Gaspailleu est sorti: L'île bleue.
Je l'achetai aussitôt et dès les premières pages, je pris la décision d'écrire à l'auteur. Mon plus grand désir était d'entrer en contact avec mon idole. Dans ce livre, Gaston Gaspailleu parlait d'amour, plus que dans les autres. C'était une sorte d'hommage à une jeune femme de vingt-cinq ans, qui quitte son amant de quarante-sept ans sans avoir pu l'aimer. Lui, au contraire, l'aime et en souffre comme un fou. Le titre du livre reprend le dernier vers d'un poème dédié à la jeune femme. La vision que Gaspailleu avait de l'avenir me fascinait, cette délitescence des sentiments humains, leur disparition qui laisse un vide absolu.
Je lui écrivis un premier message à la chute des premières feuilles mortes. Je ne savais pas s'il prenait la peine de lire lui-même ses messages, mais cela ne m'empêcha pas de le féliciter pour son talent, pour la sincérité qui sourdait de chacune de ses phrases, pour la puissance de son expression unique, de son style. Je lui écrivis aussi qu'il décrivait très bien la réalité actuelle, cette réalité que les âmes plus sensibles perçoivent comme une masse aliénante qui pèse sur une société dont elles ne peuvent plus se satisfaire, elles qui rêvent d'un univers empreint de l'humanité des bêtes, plus que de l'inhumanité des hommes. Je signai la lettre du nom de Crimhilda. Une semaine plus tard, je lui avouai que son dernier livre était pour moi une bouffée de fraîcheur et d'honnêteté, que j'étais impatiente de lire ses réflexions scientifiques, n'étant encore qu'à la page 37, puisque tellement fascinée par chaque page; je lui souhaitais aussi une vie merveilleuse, pleine de rapports humains sans superficialité.
J'enchaînais les messages au fur et à mesure de ma lecture. Je lui parlais de mon amertume vis-à-vis de la civilisation, surtout de la civilisation occidentale. J'avais éprouvé cette amertume en Roumanie, mais à l'Est, je n'avais cependant jamais ressenti un tel manque de chaleur humaine. Arrivée à une page où l'auteur qualifiait les pays d'Europe de l'Est d'absurdes, je lui envoyai un message flamboyant: lui pardonnerais-je un jour cette affirmation? Enfin, certaines de ses observations étaient justes: le communisme avait développé autant de sentimentalité que de brutalité. Je considérais déjà Gaston Gaspailleu comme un partenaire de discussion. Quand j'arrivai aux pages qui présentaient la conception du bonheur d'un personnage masculin, je lui écrivis que j'y avais trouvé l'archétype des aspirations de tout artiste qui a du monde une vision pessimiste et qui estime qu'il est difficile d'y vivre. Les jours passaient et je n'avais toujours aucune réponse du célèbre écrivain. L'envie de recevoir un signe de lui devînt petit à petit une obsession. Je lui écrivis qu'à travers tous ces messages, je cherchais à communiquer avec lui. Et que j'admirais son écriture.
J'étais presque à la fin du livre, et cette perspective me désespérait. Il m'avait tellement captivé que je voulais encore avoir devant moi le plaisir de découvrir l'histoire. Alors je commençai à relire les premiers chapitres. Je le lui écrivis, et en parcourant pour la seconde fois une page où il parlait de sexe, d'amour et de l'incompatibilité entre les deux, j'ajoutai à mon message qu'il y avait dans ce monde des femmes qui incarnaient la fusion de ses deux personnages féminins, et qui n'excluaient ni l'amour, ni le sexe.
Le jour même, je faillis m'étouffer de joie en voyant un message dans ma boîte électronique. Ravie, je l'ouvris pour très vite me rendre compte que ce n'était pas lui qui m'avait répondu. Il s'agissait de la présidente de l'association des Amis de Gaston Gaspailleu. Son message était chaleureux et expliquait que Gaston était en tournée de lectures en Allemagne, puis dans quelques autres pays, que tous les messages qui lui étaient adressés lui étaient transmis. Elle ajoutait qu'elle ne pouvait pas s'engager à ce qu'il réponde, car il recevait un tas de courrier et, pour sa part, elle comprenait qu'il consacrât plutôt son temps à écrire son oeuvre qui nous enrichissait tous tellement. Quoiqu'un peu déçue par ce message, j'y répondis par de brefs remerciements. A la suite de cette échange, je fus de moins en moins enthousiaste pour envoyer des messages à Gaston Gaspailleu.
Les jours passèrent. Des journées ternes. Je ne voyais plus de sens au fait de lui écrire, de toutes façons, il n'allait pas me répondre. Qui sait combien de messages il recevait par jour... Et comme j'avais été naïve de lui écrire! Comment avais-je pu croire qu'un des plus grands écrivains français du moment m'accorderait un peu d'attention, à moi, une illustre inconnue.
Mais la vie réserve parfois des surprises inimaginables, qui font disparaître d'un coup tout l'ennui, toute la grisaille accumulée pendant des années, comme sous le coup d'une baguette magique. Je me souviens parfaitement de ce jour, le premier jour d’octobre, où, quand j'ouvris ma boîte mails, je vis un message de Gaston Gaspailleu et je sautai de joie. Je lus et relus ce message, comme si je me retrouvais en face de la caverne d'Ali Baba et que, après que j'eus essayé en vain toutes les combinaisons, après que j'eus tenté toutes les formules, après que j'eus épuisé toutes les lettres de l'alphabet, elle ouvrait simplement ses portes devant moi, sans raison apparente. Je ne me lassais pas de contempler chaque lettre, chaque signe de ponctuation apparu à l'écran: « Eh bien, je vous remercie pour vos messages et je vous transmets également mes salutations. » Je ne peux pas exprimer avec des paroles communes la joie qui me saisit. J'étais dans un état d'euphorie, un peu comme si j'allais recevoir la médaille d'or au terme d'une compétition très disputée. Les lauréats du prix Nobel doivent probablement ressentir le même sentiment, l'impression de se trouver sur les plus hauts sommets de l'Himalaya, un lieu où seuls les élus parviennent. Extase, sourire continu, larmes de joie et de reconnaissance: mon idole m'avait écrit personnellement!
Après des heures durant lesquelles le temps semblait s'être arrêté, et moi aussi, au faîte de ma joie, je parvins à lui écrire une réponse: « Je vous remercie beaucoup d'avoir pris le temps de m'écrire. »
Et puis, de manière incompréhensible, les mots se firent attendre, comme si j'avais épuisé ma capacité d'écrire. Subjuguée par l'instant que j'étais en train de vivre, je ne trouvai plus le courage de poursuivre. Cela me dépassait. Je pensais sans cesse à lui, à sa vision du monde, à cette rencontre miraculeuse qui s'était enfin produite virtuellement, mais j'étais dans un état de léthargie qui m'empêchait de lui écrire des messages concrets.
Je ne parvins à lui envoyer un nouveau message que deux semaines plus tard. Je lui décrivis mon état d’euphorie permanent, je lui expliquai que je pensais à lui comme une fan pense à son idole, et que j’essayais aussi de me mettre à sa place en imaginant comment une idole pouvait penser à l’une de ses fans. Sans doute se disait-il que je l’admirais aveuglément et que je n’étais qu’une fille parmi toutes ces filles qui lui envoyaient des lettres. Il se demandait probablement quelles raisons justifieraient qu’il m’écrive à nouveau. Après cela, je lui parlai d’un texte qui m’avait fait réfléchir à toutes ces questions ; il s’agissait d’une conversation entre un maître et son disciple. Le disciple disait qu’il voulait se mettre à la disposition du maître parce qu’il le considérait comme l’homme le plus sage du monde. Cependant le maître lui répondit que cela ne suffisait pas, que seuls les personnes qui luttaient sans arrêt et n’abandonnaient jamais leur idéal étaient dignes de son attention.
Je pensais qu’après cela il allait me répondre, mais le silence arrivait par vagues froides dans ma messagerie électronique. Je commençais à croire qu’il ne m’avait jamais écrit, que cela devait être un rédacteur du site qui m’avait répondu et que je m’enthousiasmais pour rien.
Dix jours plus tard, j’envoyai au célèbre écrivain un message très particulier. J’avais besoin de savoir si c’était lui qui m’avait répondu et je le priais instamment de me téléphoner pour que j’en aie la certitude. Ce qui suivit me bouleversa complètement. Il y a des instants dans la vie où les mots sont bloqués dans les escaliers de la pensée, paralysés. Des instants magiques où l’on évolue dans un état de transe totale, où notre expérience de la réalité semble irréelle, où tout est confus sauf une tache de couleur intense dans ce tableau de blizzard blanc, un point vers lequel on tend les bras, inexorablement. Il y a des instants où l’on ne sait plus quoi croire, où le réel vacille, où l’existence est mise en doute et la conscience se détache du corps, provoquant une grande confusion de laquelle on ne sait pas comment sortir : quelques heures après mon message, j’entendis sonner mon portable. Je me jetai sur lui, le cœur battant à tout rompre, prêt à sortir de ma poitrine. La voix de Gaston Gaspailleu, cette voix tellement attendue émettait des ondes sonores qui se propageaient avec incandescence dans mon univers ébranlé. Et cela me faisait plus d’effet que si un OVNI avait atterri sur notre pelouse. Toutefois, je m’efforçai de garder mon calme et je le remerciai pour l’amabilité de son appel. Ensuite, les mots s’enchaînèrent entre nous comme des perles véritables sur un collier métaphysique. Quelques instants après, je ne me souvenais déjà plus exactement de la teneur de nos propos, mais mes neurones avaient pris un bain d’écume purificatrice : dans cette conversation, j’avais rencontré une humanité véritable. Pendant des heures je restai foudroyée sur mon lit, j’étais comme droguée ; j’avais reçu une puissante injection de ma drogue préférée : Gaston Gaspailleu.
Quand je pus enfin revenir un peu à moi, je me repassai notre conversation ; Gaston avait parlé très lentement, il me posait des questions et je lui avais tout dit sur moi, que j’habitais avec mes parents, que j’étais étudiante. Je lui avait parlé comme une petite fille parlerait à un oncle lointain. Je lui avais même demandé de me signer personnellement un autographe lorsqu’il viendrait à Bruxelles. J’avais réagi comme une poupée de cire, toute émue, trouvant à peine mes mots dans cet échange avec mon idole.
Après avoir vécu un moment aussi intense, j’avais besoin d’une pause. Je ne savais plus trop quoi penser de tout ce qui m’arrivait. Et puis un soir, je l’ai vu dans une émission télévisée ; on le filmait alors qu’il se promenait dans une rue. Il émanait de lui un romantisme certain. C’est à ce moment-là que je décidai de lui envoyer ma photo et de renouveler mon désir d’être son disciple.
Son message vint assez vite: il n’était pas habitué à l’idée d’être le « maître » de qui que ce soit, c’était pour lui une idée bizarre mais, et là mon cœur battit très fort, il désirait me rencontrer. Pour lui, c’était un fait que la transmission de l’enseignement du maître au disciple se faisait lors de contacts directs, mais pour la littérature, il s’agissait d’autre chose. Il me dit quand-même que j’avais eu une bonne idée en lui envoyant ma photo et il me proposait un rendez-vous : le 1er novembre, à l’aéroport de Roissy. Il devait passer une nuit dans un hôtel des environs pour partir à l’étranger le lendemain matin ; je pourrais lui rendre visite, ne fût-ce que pour quelques heures.
Je fus d’un seul coup gagnée par l’euphorie et l’agitation. Je faisais des plans, je vérifiais les horaires de trains, le prix que ce caprice me coûterait et j’essayais surtout d’imaginer ce que j’allais dire à ma mère. J’aurais voulu lui dire que j’allais à Paris avec une amie, mais le problème, c’est que je n’avais pas d’amie.
Alors que je cogitais toutes ces choses, ma mère vint m’annoncer qu’un événement culturel important se déroulerait au Centre Roumain le 1er novembre et que j’étais tenue d’y assister. Il s’agissait d’une cérémonie pour sacrer « Chevalier des Lettres » un écrivain important, on l’avait d’ailleurs étudié à l’école, et son fils serait là aussi. J’essayai de lui expliquer que j’avais un autre programme, en vain. J’étais furieuse et complètement désemparée. Dans ces moments-là, j’aurais voulu n’avoir à dépendre de personne, avoir mon logement à moi et des revenus personnels, une vie modelée sur mes envies ; mais je n’avais ni la liberté ni l’argent pour partir à Paris. Désespérée, j’écrivis à Gaston qu’un imprévu empêchait que je sois à notre rendez-vous. Comme si lui aussi y avait réfléchi, il me répondit très vite et très poliment que ça ne valait sans doute pas la peine de faire tout ce trajet uniquement pour quelques heures et que ça ne lui posait aucun problème de postposer notre rencontre.
Le lendemain était un jour important : on décernait le Prix Goncourt et Gaston était parmi les favoris. Deux ans plus tôt, il avait été pressenti comme lauréat, mais son espoir avait été déçu. J’espérais que cette fois-ci, il allait l’emporter. Je pourrais alors le féliciter et notre correspondance en serait d’autant plus soutenue, car un homme heureux est plus disposé à partager sa joie avec les autres qu’un homme déçu sa déception, qu’il préfère généralement digérer dans la solitude. Je lui écrivis donc que je pouvais imaginer son état de fébrilité et d’excitation et que je croiserais les doigts pour lui jusqu’à ce qu’il décroche le prix. De toutes façons, quels que soient les résultats, je lui réaffirmais que pour moi, il resterait le plus grand des écrivains.
mardi 3 juin 2008
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