IX
Sept mois s'étaient écoulés depuis mon dernier message à Gaston Gaspailleu. Notre correspondance était peu à peu tombée dans l’oubli, ma vie n’en menait pas large non plus. Je ne trouvais aucune raison de me réjouir, aucune stimulation intellectuelle, rien qui puisse se comparer à ma découverte de l’univers littéraire de Gaston. Pour me distraire, je me créai de nouvelles adresses mails avec divers pseudonymes et je m’inscrivis dans plusieurs groupes de discussion où je pouvais suivre les sujets chauds, de l’actualité ou non. Par exemple :
« La Roumanie est devenue membre de l’UE, mais l’OTAN n’est plus ce qu’il était il y a vingt ans.. En plus, la Roumanie étant la première ceinture de l’OTAN à l’Est, en considérant que les vingt prochaines années seront assez stables, on va bientôt regretter les tziganes en voyant notre territoire envahi par les chinois, les iraniens et les arabes, comme dans les autres pays d’Occident. »
Ou bien :
« la Globalisation est un autre nom de la mondialisation. Les protestations contre l’une sont les mêmes que celles contre l’autre : les ultimes avatars de l’éternelle lutte marxiste contre le capital. On a tous vu ce que représentait les manifestations altermondialistes lors du sommet du G8 : une minériade[1] récurrente. La manipulation est vieille comme le monde. Vu que la catégorie des idiots utiles est éternelle, les protestations continueront. S’opposer à la globalisation est une diversion. Elle a commencé avec les premiers échanges commerciaux et ne s’arrêtera que quand tous les pays du monde auront atteint un niveau de développement qui leur permette d’être autarciques. »
Ou encore :
« Le point G est considéré comme un agent du sexe faible ; tout le monde sait qu’il existe, mais personne ne l’a jamais vu. Les hommes lancent quotidiennement des expéditions inutiles vers ce pôle magnétique, et les femmes ne leur donnent aucun indice. »
J’aimais lire les réactions du genre : « Voilà la vérité sur le point G : il est en perpétuel mouvement. Il m’est arrivé de le débusquer un lundi et un jeudi de la même semaine, et le mercredi pas du tout. Le tout, c’est d’insister. »
Un de ces jours-là, je ne sais plus exactement pourquoi, je pris un pseudonyme russe : Liuba Karakova. Après m’être inscrite sur un forum qui traitait de la question du Delta du Danube –je suivais les avis contradictoires sur le sujet et cela m’amusait terriblement de voir les experts se prendre le bec comme des coqs sur le même fumier– j’envoyai au hasard un message à Gaston. J’y écrivis que j’étais une admiratrice dont la vie avait changé depuis que j’avais découvert ses livres, je désirais ardemment le rencontrer et je rêvais de prendre un café avec lui, peut-être au café de Flore.
J’avais complètement oublié lui avoir envoyé ce message quand, quelques jours plus tard, je découvris toute étonnée qu’il y avait répondu. Il n’avait plus lu ses messages depuis longtemps, mais il était content d’avoir reçu le mien. Il était d’accord avec l’idée du café, mais pas avec celle du lieu. Il y avait bien mieux que le café de Flore pour boire un verre avec une admiratrice. Il se déplaçait beaucoup et était rarement à Paris, aussi, il essayait d’éviter les endroits où il était connu, car les rencontres imprévues avec des personnes qu’il n’avait pas vues depuis longtemps perturbaient son emploi du temps généralement assez chargé. Cependant, oui, il désirait me rencontrer. Etais-je Russe ? Si je le souhaitais, je pouvais lui en dire plus.
J’ai décidé de prendre les choses en mains et de jouer le jeu de la séduction. Je savais maintenant comment lui écrire pour obtenir ce que je voulais de lui : une rencontre. Je lui fis encore quelques compliments et lui dis que j’étais à moitié Russe. Puis, pour m’assurer que notre éventuelle rencontre n’ait pas le même destin que la précédente, je lui expliquai que je déménagerais bientôt à Bruxelles et que j’aimerais le rencontrer là-bas.
Pendant deux semaines, je n’eus pas de nouvelles, mais je ne voulais pas perdre cette seconde opportunité. Je lui écrivis un message très osé : je le désirais. Je voulais profiter du présent, je voulais jouir maintenant de la jeunesse et de la beauté de mon corps, je ne voulais pas de l’ennui d’une vie régie par les conventions, la bienséance et les bonnes manières. Le jour même, il m’envoya une réponse à la hauteur de mon message, il trouvait cela très excitant qu’une femme dise sans détours qu’elle le désirait. Lui aussi voulait profiter de la vie, même si son corps n’était plus aussi jeune ni aussi beau que le mien. Il n’allait presque plus à Paris, il vivait soit en Espagne, soit en Angleterre et dans quelques semaines, heureuse coïncidence, il viendrait à Bruxelles pour quelques temps, suivre le tournage de l’adaptation cinématographique de son dernier roman : L’Île Bleue.
J’étais stupéfaite, sidérée. Tout semblait favorable à notre rencontre.
Dès lors, nous commençâmes à avoir une correspondance plus régulière. Il m’avoua un jour qu’il voyait dans notre rencontre prochaine la main du destin. Lui qui était si rationnel dans ses écrits ! Il sollicita ma photo, dans un message qu’il concluait par : « Cela vaut parfois la peine de vivre ».
Je me demandais quelle photo j’allais pouvoir lui envoyer. Je lui en avais déjà donné une sous le nom de Crimhilda ; allait-il me reconnaître ? En fouillant tous mes albums, je trouvai une photo plus vieille que la première, où j’apparaissais sous un jour très différent. Je la lui envoyai, en lui souhaitant des rêveries effervescentes. J’attendis et j’attendis encore. Aucune réponse de sa part. Avait-il reçu mon message ? L’avait-il lu ? Avait-il aimé ma photo ? Je lui avais envoyé une de mes photos les plus réussies, mais il n’y avait pas de raisons que je lui plaise plus que n’importe quelle autre femme pas trop mal foutue. Deux jours plus tard, je me décidai à lui envoyer un message érotique. Quand je lui écrivais sous le nom de Crimhilda, le contenu de mes messages était plutôt intellectuel, plein de considérations philosophiques ou bien je lui envoyais des poèmes. Il ne répondait pas à ces messages. Pour susciter son attention, il fallait l’émoustiller. Je lui écrivis donc que la veille, dans mon lit, je m’étais caressée en pensant à lui. Que ce fut doux, intense et magique.
Cela marchait. En deux jours, j’eus ma réponse. Il était charmé. Il ajouta que je ne devais pas hésiter à me montrer plus audacieuse dans mes messages. Il avait une grande admiration pour les femmes impudiques. Il me demanda de continuer à me toucher en pensant à lui. Il m’avoua que lui aussi avait commencé à se masturber en m’évoquant. Qu’il avait envie que, bientôt, nous allions plus loin. Il signa son message après un « Je pense à vous ». Les choses avançaient dans le bon sens. Pendant un an, j’avais essayé de le convaincre d’un rendez-vous et maintenant, simplement en flattant son ego, j’étais très proche du but.
Contrairement à lui, je ne désirais pas absolument une rencontre sur le plan sexuel, mais je le laissais à ses illusions, puisque c’était la seule possibilité de le rencontrer, de l’avoir en face de moi. Je décidai de pousser le bouchon un peu plus loin. Je lui demandai quels vêtements il appréciait sur une fille, et s’il avait déjà baisé dans une cabine d’essayage. Comme il aimait les filles sexuellement libérées et fantasques, oui, il l’avait déjà fait dans une cabine d’essayage et dans de nombreux autres lieux publics. Quant aux vêtements, il aimait plus que tout les jupes courtes au tissu souple, les bas qui remontaient jusqu’en haut des cuisses et rien d’autre sous la jupe. Il imaginait déjà que nous allions vivre des moments assez intenses et il était agacé que son séjour à Bruxelles ait été un peu retardé, à cause de petits malentendus à régler avec la production. Je lui répondis que moi aussi, j’étais ouverte aux idées nouvelles et que, pour lui plaire, je ne porterai rien sous ma jupe lors de notre premier rendez-vous. C’est incroyable comme des messages aussi simples que des propositions sexuelles peuvent enflammer les hommes les plus intelligents. Il me répondit que ma suggestion l’enchantait, qu’il était très excité et qu’il était presque obligé d’écrire cet e-mail d’une seule main... Je n’en étais qu’à mon premier café quand je reçus ce message, et en le lisant, je fus parcourue d’un frisson de plaisir. Tout compte fait, cette correspondance était bien agréable.
Les jours passèrent et il m’écrivit finalement qu’il était arrivé à Bruxelles; Bruxelles, où avait vécu Baudelaire, cet écrivain qu'il admirait tant. Je me souviens qu'il m'avait avoué ne s'autoriser à le lire que lorsqu'il se sentait à la hauteur de cet honneur.
La ville lui semblait assez plaisante, même s’il devait travailler jusqu’à vingt-et-une heures, tous les soirs. Il entrevoyait cependant la possibilité de faire ma connaissance le jeudi suivant. Il espérait que je porterais une jupe courte et rien en dessous ; il songeait à mes cuisses délicieuses, offertes à ses caresses. Je ne savais plus quoi penser. Il était clair que cette rencontre avait des chances de se réaliser, même si je n’osais plus y croire. J’avais déjà manqué ma chance une première fois. J’espérais que cette fois-ci, rien ne viendrait contrecarrer mes plans, mais je refusais de conclure que nous allions enfin nous rencontrer. J’avais l’impression que notre correspondance était un jeu. Elle avait commencé comme un jeu, elle continuait comme un jeu et même cette rencontre qui se profilait, je la considérais comme un jeu. Comme pour renforcer cette hypothèse, je ne reçus aucune nouvelle pendant quatre jours. Entre-temps, j’avais pris la décision de me présenter à ce rendez-vous, quoi qu’il arrive. Ma mère aurait beau crier à faire exploser toutes les vitres de Bruxelles, il pouvait y avoir un tremblement de terre ou tout autre cataclysme, rien ne m’empêcherait d’y aller. En jetant quelques furtifs coups d’œil dans l’agenda maternel, je n’y vis aucune rencontre officielle pour le jeudi en question ; tout devrait se passer conformément à mes plans. Mais Gaston Gaspailleu ne m’écrivait toujours pas et nous n’avions pas encore convenu d’une heure et d’un lieu pour notre rendez-vous.
Il m’écrivit enfin un message, le mercredi soir. Il n’avait pas eu accès à internet pendant plusieurs jours, mais il était content que j’aie confirmé notre rencontre. Il ne connaissait presque rien de Bruxelles, il prenait le taxi dès potron-minet pour rejoindre le lieu de tournage qu’il ne quittait que le soir venu, trop fatigué pour ne pas rentrer directement à l’hôtel. Il connaissait pourtant un café, « Le Roy d’Espagne », situé au centre ville et il m’attendrait là, le lendemain à partir de vingt heures. Il avait hâte de me voir, d’effleurer mon pied du sien, de poser son regard sur mes cuisses et plus haut. Lui non plus ne porterait rien sous son pantalon, je pourrais le vérifier à tout moment. Il était certain que le mouvement de mes doigts allait être très doux. Il me souhaitait une nuit délicieuse.
[1] Une manifestation violente des grands groups de mineurs, instigués par leur leader Miron Cozma, contre le gouvernement roumain, événement qui s’est produit en Roumanie en 1990, 1991 et 1999.
mardi 3 juin 2008
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