III
La Théorie de la Fusion capta toute mon attention. L'histoire racontait la vie de deux frères, un savant et un professeur, qui avaient des soucis avec les femmes. Gaston Gaspailleu décrivait en détails les scènes de sexe, ses idées provocatrices étaient servies par un style que je n'avais jamais rencontré auparavant et qui me fascinait purement et simplement. Je commençai à me renseigner sur l'auteur, à chercher des photos de lui. Il n'était pas très beau, il était maigre et de petite stature, mais il avait des yeux métalliques qui me faisaient frissonner, rien qu’en les voyant en photo.
Considéré comme un écrivain rebelle et anticonformiste, il avait même reçu des menaces de mort, pour avoir critiqué dans un roman une religion orientale ; il y eut d'ailleurs un procès, au cours duquel il fut acquitté, aidé par plusieurs écrivains connus qui s’étaient opposés à la censure exigée par les défenseurs de cette religion. Tout cela se passa en 2001, dans un climat très tendu, les éditeurs qui avaient publié le livre ayant également reçu des menaces de mort. Ironiquement, le conflit fut étouffé par les attentats du 11 septembre. Le monde entier focalisa son attention sur l'immense affront fait aux Etats-Unis, et Gaston put respirer un peu; il en profita pour déménager dans un autre pays.
J'avais l'impression d'avoir découvert l'écrivain par excellence, un écrivain que tout le monde, y compris les critiques, voyait déjà comme le nouveau prophète de la littérature française, le seul capable de provoquer de nos jours un réel scandale, comme D.H. Lawrence autrefois. Bref, un mythe, qui eut dès le début un tel pouvoir sur moi que le moindre échos de son nom me poussait à pénétrer plus loin dans son univers, et à le déchiffrer. Je ne désirais qu'une chose: le connaître, me retrouver en face de lui et qu'il me signe un autographe, lors d'une rencontre fabuleuse que je garderais toujours en mémoire, dont je me souviendrais plus tard comme étant l'apothéose de ma vie, et que je raconterais à ma famille, à mes amis, à mes enfants.
Avez-vous jamais été fan d'un artiste ou d'une star? En avez-vous jamais rêvé, en dormant ou les yeux ouverts? Vous savez peut-être de quoi je parle, de ce sentiment féerique d'avoir atteint la cime de l'existence, de cette ouverture de tous les horizons, de cette impression de vivre pleinement sa vie. Le sentiment que cet univers exceptionnel vous appartient un peu aussi.
J'avais découvert un autre monde, une littérature qui abordait aussi la science, qui ne se confinait pas aux histoires d'amour et aux intrigues compliquées, un langage courageux, loin de l'ennui des textes classiques qu'on me servait depuis des années et qui excluaient l'essence même de la vie: le sexe. Enfin, quelqu'un osait esquisser une image claire de l'existence humaine actuelle, avec ses misères, ses illusions et sa réalité. Je n'avais jamais rencontré un talent aussi prégnant dans l'art de scalper la réalité. Et encore moins un talent doublé d'une connaissance aussi approfondie des relations humaines et de la science. J'étais épatée: mon idole était un génie!
J'aimais aussi d'autres écrivains, bien sûr, Henry Miller, par exemple. Mais malheureusement pour moi, il était mort depuis un bon bout de temps et je n'aurais jamais l'occasion de le voir. Par contre, Gaston était bel et bien vivant et la perspective d'un jour le rencontrer entretenait le culte que je lui vouais, jour après jour. J'absorbais ses livres. Je crois que je les ai tous lus une dizaine de fois.
Depuis mon arrivée en Belgique, et sans doute depuis bien plus longtemps, c'était la première fois que quelque chose m'enthousiasmait à ce point. J'avais trouvé un idéal.
mardi 3 juin 2008
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